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Les FRAC en 10 chapitres


Extraits de l'entretien de RICHARD LEYDIER ET PASCAL NEVEUX avec Roxana Azimi

Le Quotidien de l'Art, jeudi 3 décembre 2015

 

« Résister, c'est continuer à assurer notre mission de service public »

 

Roxana Azimi_Comment voyez-vous la perspective d'une prise de pouvoir du Front national dans vos régions respectives ? Quelles seraient les menaces directes sur vos établissements ?
Richard Leydier_C'est en effet avec une certaine inquiétude que nous envisageons ces élections régionales en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, au vu des récentes déclarations de Marine Le Pen, et surtout de son entourage direct, à savoir Sébastien Chenu, auquel elle entend confier les dossiers culturels, sur le FRAC. Évidemment, nous craignons pour les subventions allouées par la région. Et cette crainte se propage également à la programmation, pour ce qui est du choix des expositions et des acquisitions.
Pascal Neveux_Les FRAC depuis leur création portent en eux une dimension politique au sens noble du terme, d'aménagement culturel du territoire, d'éducation et de démocratisation culturelle. Dans le contexte électoral que nous connaissons, il serait dangereux de transformer cette dimension politique en une attitude partisane visant à prendre fait et cause pour ou contre tel parti politique. Les FRAC en trente ans ont survécu à toutes les alternances politiques, ont traversé de multiples crises, et nous nous devons de faire confiance avant tout aux électeurs que nous sommes, afin de savoir se mobiliser le moment venu et ne pas tomber sous la séduction de discours qui colportent de très nombreuses contre-vérités, et qui dissimulent un seul objectif, détruire ce qui a été en trente ans mis en oeuvre au service de nos concitoyens en matière d'accès à la culture. Quel funeste objectif idéologique à l'heure où nous nous devons de nous rassembler autour de nos valeurs républicaines, que de vouloir faire table rase de notre histoire récente, de notre engagement militant et permanent à soutenir, exposer, acquérir les artistes de notre époque, et à créer les conditions de la rencontre entre nos publics et nos créateurs.
Quand on sait que le coût d'un FRAC en 2014 était de 46 centimes d'euros par contribuable, on ne devrait que se féliciter d'un tel rapport coût/efficacité et revendiquer haut et fort les deux millions de visiteurs qui ont fréquenté les FRAC en 2013 à l'occasion de notre trentième anniversaire, les 1,6 million de visiteurs en 2014 toutes régions confondues et certainement de même en 2015. Quelle réussite pour de si modestes structures !!
Attaquer les FRAC, c'est afficher une méconnaissance totale des réalités du terrain, de nos actions et de nos publics. C'est sous-estimer la reconnaissance européenne et internationale que la France a acquise grâce à ces collections internationales en région (26 000 oeuvres, plus de 5 000 artistes représentés). C'est cela aussi l'exception culturelle française.

 

(...)

 

Le Front national est en guerre contre l'art contemporain qu'il juge trop élitiste. Quel contre-feu le monde de l'art peut-il s'opposer à tout son feu roulant de critiques ?
Richard Leydier_C'est un reproche qu'on entend depuis longtemps, et d'ailleurs pas exclusivement de la part de l'extrême droite. Depuis maintenant quinze ans, l'art contemporain connaît un succès grandissant, mais il renvoie également, à tort, l'image d'un monde d'artistes millionnaires, de grands collectionneurs ralliant les foires et biennales internationales en yacht ou en jet privé, ce qui, en période de crise économique, n'est évidemment pas sans susciter un sentiment d'exclusion. Cette dimension « bling » n'est que la partie émergée de l'iceberg. Ce qu'on nomme « art contemporain » est éminemment pluriel. Tout comme l'est d'ailleurs son public. Les FRAC sont confrontés à cette pluralité des profils de visiteurs. Le spectre est extrêmement large. Il s'agit de s'adresser aussi bien aux gens très informés, qu'à ceux qui sont pour la première fois confrontés à l'art d'aujourd'hui. Et c'est là que la médiation, laquelle a pris une place considérable au sein des lieux d'art contemporain, est importante. Je pense qu'il ne faut pas hésiter à multiplier les niveaux d'interprétation. Un exemple très simple : dans l'exposition « Paradis perdu » actuellement présentée à Dunkerque, deux cartels accompagnent les oeuvres. L'un est classique, le second comporte des extraits du texte de John Milton, Paradise Lost, qui entrent en résonance avec les oeuvres exposées. Les visiteurs ont donc le choix : s'en tenir à des informations factuelles sur les oeuvres et les artistes, ou participer à une rencontre allusive et poétique entre les XVIIe et XXIe siècles.

Pascal Neveux_Nous sommes très loin des clichés élitistes que l'on nous assène en permanence. Depuis la création des FRAC, tous les jeunes de la maternelle à l'université ont eu et ont la possibilité de découvrir des oeuvres d'art au sein de leur établissement, de rencontrer des artistes, de fréquenter nos espaces. Il n'y a pas plus bel exemple de démocratisation et d'accès à la culture à l'échelle de notre territoire national. Les enseignants et les chefs d'établissements le savent bien, les élèves et leurs parents aussi. La réalité, encore une fois, est toute autre, et si nous devions faire un mea culpa, il serait certainement de n'avoir pas su mieux communiquer sur ces centaines de projets, d'ateliers, d'accrochages qui chaque année se construisent et se donnent à voir sur l'ensemble de notre territoire sans avoir pour autant la moindre visibilité dans les médias.
En Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, c'est plus de 90 000 personnes qui en 2014 auront suivi nos activités, plus de 27 000 scolaires, plus de 420 prêts, et encore plus en 2015, dont 310 prêts en région. C'est l'ouverture en 2015 de six nouveaux espaces d'art dans les lycées, à l'initiative de la région et en partenariat avec les rectorats de nos deux académies. Ce sont des projets au sein des hôpitaux, des établissements pénitentiaires, des médiathèques, des entreprises à l'échelle de notre territoire régional qui garantissent un accès à la culture pour tous et construisent une équité territoriale. C'est enfin une véritable économie impliquant artistes, artisans, entrepreneurs mobilisés et sollicités dans la réalisation de tous nos projets.

 

(...)

 

Marine Le Pen est fâchée avec les chiffres puisqu'elle prétend que le FRAC Nord-Pas de Calais est principalement visité par les scolaires. Quels sont les autres grands mensonges en termes de chiffres que vous avez repérés dans ses différents discours ?
Richard Leydier_J'ose espérer qu'il s'agit davantage de mauvaises informations ! Sébastien Chenu avance que 70 % des visiteurs du FRAC Nord-Pas de Calais sont des scolaires. En réalité, ils représentaient 4 % en 2014. J'entends aussi qu'il n'y aurait pas d'artistes de la région au FRAC Nord-Pas de Calais. J'envoie ce jour à Marine le Pen et Sébastien Chenu les catalogues recensant les quelque 1 500 oeuvres de notre collection, et les invites à venir visiter le FRAC, qui est ouvert à tous. Actuellement, des oeuvres de Dominique Grisor ou de Paul Hemery (tous deux originaires de Tourcoing) sont accrochées dans l'exposition « Paradis Perdu ». Et nous présentons également, dans le cadre de la Biennale Watch This Space, organisée par le réseau 50° Nord, une très belle exposition de Pauline Delwaulle, artiste originaire de Dunkerque. Il y est question de cartographies mouvantes et de la lumière du Nord.
Pascal Neveux_Comme le disait le général de Gaulle, « les statistiques c'est l'art de mentir avec précision », alors mieux vaut consulter nos rapports d'activité plutôt que de se laisser endoctriner par des chiffres dont on ignore les sources.
La fréquentation des FRAC est d'ailleurs en hausse et en développement, avec un intérêt renouvelé du public depuis les 30 ans des FRAC, qui ont permis de donner une meilleure visibilité à nos structures et à nos actions.
En 2013, dans le cadre de Marseille-Provence, Capitale européenne de la Culture, c'est plus de 250 000 personnes qui ont suivi le projet Ulysses, construit sur l'ensemble de notre territoire régional par le FRAC, fédérant plus de 80 lieux et plus de 150 artistes.
Depuis l'inauguration de notre bâtiment en 2013, nous avons une fréquentation qui ne cesse d'augmenter, à la fois sur nos projets hors les murs et sur la programmation liée à notre bâtiment.

 

Retrouvez la totalité de l'interview dans le Quotidien de l'Art.

 

 

Les FRAC en 10 chapitres :

 

1.  Un patrimoine contemporain unique et le soutien à la création

Sur la base de leur finalité première – l’acquisition d’œuvres d’artistes vivants –, les FRAC ont progressivement constitué des collections de premier plan, riches de 26 000 œuvres si on considère ensemble les 23 collections. Celles-ci se caractérisent par leur dimension internationale, réunissant 4 200 artistes tant français qu’étrangers.
Peu de collections dans le monde sont aussi représentatives de la création des trente dernières années. Dans chaque FRAC, les achats d’œuvres sont réalisés par un groupe d’experts, le « comité technique », composé par exemple de directeurs de centres d’art ou de musées français et étrangers, de critiques, d’artistes aussi (tous bénévoles) que le directeur du FRAC réunit autour de lui. Avec le temps, la gestion de la collection et sa conservation sont devenues des postes importants, tant en terme d’équipes que d’espaces car il faut conserver et restaurer les œuvres pour en garantir la mobilité.

Le deuxième trait distinctif des collections des FRAC est leur très grande réactivité, nécessaire pour détecter des artistes.
Depuis l’origine, la majorité des œuvres sont acquises entre deux et cinq ans après leur création. Ainsi, les FRAC sont les premiers à acquérir des artistes qui deviennent par la suite de grands noms de l’art contemporain (par exemple, Fabrice Hyber, Pierre Huyghe, Claude Lévêque, ORLAN, Xavier Veilhan… mais aussi Gerhard Richter, Sigmar Polke, Cindy Sherman, Jeff Koons, Jeff Wall, etc.). Chaque FRAC dispose annuellement d’un budget d’acquisition allant de 100 000 à 300 000 euros.
Si l’achat aux galeries et aux artistes est la principale voie d’enrichissement des collections, les FRAC produisent aussi régulièrement des œuvres qu’ils acquièrent ensuite. Ainsi, la relation des FRAC aux artistes est caractérisée par l’expérimentation et la continuité car elle va de la production d’œuvres à l’acquisition pour la collection, en passant par l’exposition, la diffusion, la médiation, la publication d’ouvrages et, parfois même, des résidences.

 

Anish Kapoor, Full, 1983 (1er plan)
Sigmar Polke, Les Olgas, 1981
Vue de l'exposition Transformations, Collection IAC par Vincent Lamouroux
13 avril - 20 juillet 2013, Le Plateau - Hôtel de la Région Rhône-Alpes 
Photo : Blaise Adilon

 

 

 

2. Les FRAC, acteurs engagés de la culture partagée


Dès leurs débuts et jusqu'à aujourd'hui, les Fonds régionaux d'art contemporain n'ont eu de cesse de faire de leurs actions le prolongement territorial et social de la dynamique de décentralisation qui a présidé à leur fondation. Ainsi, les 23 FRAC se définissent par de multiples actions de diffusion et de sensibilisation auprès de tous les publics au sein du territoire régional.
Chaque année, environ 500 projets sont organisés et près d'un tiers des collections est présentée, associant de nombreux et divers partenaires, sous la forme de simples dépôts, de prêts d'œuvres ou de projets plus spécifiques. En 2010, les FRAC ont accueilli 1,22 million de visiteurs, dont 20 % de scolaires. Il importe de souligner que la majorité des partenaires des FRAC ne sont pas des lieux à vocation culturelle.

 

Développer des partenariats pérennes avec des acteurs hors des champs de l'art et de la culture
Si certains furent actifs durant de longues années sans infrastructure de diffusion, les FRAC ont progressivement développé de nombreux et féconds partenariats institutionnels afin de mener à bien leur mission de sensibilisation aux démarches artistiques contemporaines auprès des publics les plus divers. Ainsi, chaque FRAC, dans sa région, a-t-il pu lier des relations pérennes de confiance et de travail collaboratif avec l'Éducation nationale, le rectorat, les Écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ex-IUFM), les établissements scolaires, les Centres régionaux et départementaux de documentation pédagogique, mais aussi les lycées agricoles, les universités, les fédérations d'éducation populaire, l'administration pénitentiaire, les hôpitaux... En outre, chaque FRAC tient compte, dans sa stratégie de développement des publics, des politiques culturelles et sociales des collectivités territoriales locales.

La médiation autour des expositions
Si les œuvres et les collections qu'elles composent, conjuguées à une compétence territoriale, fondent la spécificité des FRAC, le soin qu'ils mettent à rendre opérante la rencontre des publics avec les œuvres les caractérise tout autant. Ainsi les FRAC, toujours innovants en la matière, offrent-ils un large éventail d'actions de médiation.
Celles-ci peuvent être liées à la programmation d'expositions. C'est le cas de la médiation écrite que constituent les guides de visite dont certains conçus pour le jeune public, les dossiers documentaires et les dossiers d'accompagnement à l'usage des enseignants.
C'est le cas aussi des visites accompagnées par un médiateur qui peuvent prendre la forme de rendez-vous réguliers pour tous publics, de visites préalables dédiées aux enseignants et personnes relais, de visites pour les groupes scolaires.
Des visites accompagnées et des ateliers sont également conçus à l'intention de publics « empêchés », tels des détenus de maisons d'arrêt. Pour le jeune public, des ateliers de pratique artistique permettent de compléter sur un mode participatif et ludique la visite d'une exposition ou de favoriser l'appréhension de démarches artistiques par des manipulations et productions matérielles.
L'ensemble de ces actions de méditation accompagne autant les expositions qui se tiennent dans les FRAC que celles organisées sur tout leur territoire régional, avec et chez un partenaire.

 

L'artiste, l'œuvre et la collection comme points de départ de la rencontre et du projet
Bien d'autres actions de sensibilisation menées par les équipes indépendamment de la programmation d'expositions sont conçues en faveur de publics éloignés géographiquement ou socialement de l'offre culturelle. Certaines impliquent des œuvres des collections, d'autres des artistes dans le cadre d'ateliers de pratique artistique ou de résidences de création, d'autres encore mobilisent des conférenciers ou formateurs. Dotés pour la plupart d'un centre de documentation spécialisé ouvert au public, les FRAC offrent également une documentation en ligne des œuvres de leur collection.

 

Alexandre Bohn
Directeur du FRAC Poitou-Charentes

 

Visite pédagogique au FRAC Nord-Pas de Calais
Walead Beshty, FedEx ® Large Kraft Box, 2005
Collection Nord-Pas de Calais © Droits réservés


3. La diffusion des collections 


À la différence des musées, les FRAC n'ont pas pour dessein premier de conserver et exposer des œuvres d'art en un seul lieu, mais de prêter et faire voyager des œuvres sur l'ensemble d'un territoire régional et au-delà. Depuis les années 1980, ils obéissent ainsi à une dynamique centrifuge et non centripète, qui induit un changement important dans notre rapport à l'art. Les FRAC réfléchissent non seulement en terme de lieu centralisé mais, également et surtout, selon une logique élargie de contextes et de territorialité. Il ne s'agit pas uniquement d'attirer un public dans un espace dédié, il s'agit aussi d'aller à la rencontre de ce public. En ce sens, les FRAC sont sans doute l'une des rares institutions, dans le domaine des arts visuels, à inverser la logique d'identification d'une collection d'art à un lieu unique. Cette particularité fait, qu'au fil des années, ils sont devenus de véritables laboratoires esthétiques. Leur politique active de diffusion les prédispose, plus que toute autre institution, à expérimenter et éprouver l'importance des contextes et le sens des œuvres, à réfléchir plus avant sur la place et le rôle du visiteur.


Chaque année, leur riche programme d'expositions hors-les-murs amène les FRAC à œuvrer avec des centres d'art, des institutions culturelles, ainsi que des musées aux orientations les plus variées : beaux-arts, histoire, sciences, histoire naturelle, techniques, industrie... Ces collaborations permettent souvent des dialogues singuliers entre collections de périodes et de natures diverses, entre œuvres, objets et techniques d'horizons distincts. Des coopérations fréquentes avec des lieux prestigieux du patrimoine sont l'occasion de confronter l'art contemporain à un environnement historique pour en proposer une autre lecture. Musées et monuments deviennent ainsi des cadres qui aident à interpréter les œuvres et à imaginer des croisements avec d'autres champs du savoir.


Une conception élargie de la diffusion conduit par ailleurs les FRAC à établir des partenariats singuliers avec des institutions n'ayant aucun rapport direct aux arts visuels, comme les universités, les écoles ou encore les prisons, les hôpitaux, les entreprises, etc. Ces actions inventives permettent à un public peu habitué à l'art contemporain de s'y confronter. Nous pouvons ainsi mentionner le partenariat important du FRAC Bretagne avec l'entreprise Norac, le projet mené par le FRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur avec des centres pénitenciers, l'opération « prêtes-à-prêter » du FRAC Aquitaine, le réseau de douze galeries mis en place par le FRAC Picardie dans les lycées et collèges, le programme « culture à l'hôpital » du FRAC Nord-Pas de Calais, l'opération « une œuvre, un établissement » du FRAC Haute-Normandie, etc.


À ces partenariats s'ajoutent les activités affirmées des FRAC à l'international. Citons le prix MARCO/FRAC Lorraine et le « H+F Curatorial Grant » des FRAC Lorraine et Nord-Pas de Calais, destinés aux jeunes commissaires internationaux. Évoquons aussi la participation active du FRAC Basse-Normandie au vaste programme franco-anglais « Time and Place », les Ateliers internationaux du FRAC des Pays de la Loire consacrés à la Chine en 2011, l'exposition « Uchronie » organisée par le FRAC Franche-Comté à Prague (commissariat : Le Bureau) et l'important dispositif « Out of storage » imaginé par le FRAC Nord-Pas de Calais à la Timmerfabriek de Maastricht en 2012, sans oublier les grandes expositions conçues autour des œuvres des FRAC en partenariat avec Platform : « L'Amour du risque » au musée d'Art contemporain de Zagreb en 2012, « Spatial City » dans plusieurs institutions américaines en 2010.


On comptabilise aujourd'hui plus de 500 projets organisés annuellement par les 23 FRAC, qui attirent au total plus d'1,5 million de visiteurs - 2 millions si l'on considère l'étranger. Outre le nombre considérable d'expositions et d'actions que ces chiffres révèlent, la quantité de visiteurs répartis sur tout le territoire français implique un autre enjeu d'importance : les projets imaginés chaque année inscrivent les FRAC dans une logique pleinement transversale qui, au-delà de la démocratisation culturelle, les amène à penser les rapports de l'art contemporain et de la société. Un dessein fondamental.

 

Véronique Souben

Directrice du FRAC Haute-Normandie

 

Château d'Oiron, dépôt 2003 - 2009 du FRAC Poitou-Charentes.
Paul McCarthy, Colonial Tea Cup, 1983/94
Collection FRAC Poitou-Charentes

Photo : Christian Vignaud


5. Qu'est-ce qu'un service des publics ?

 

Ainsi définis à l'origine, « les FRAC constituent un outil original et essentiel de soutien à la création, d'aménagement culturel du territoire et de sensibilisation du public, notamment par la mobilité des collections qui les caractérise. » La mise en œuvre d'une politique active de démocratisation culturelle en direction de tous les publics, dans leur diversité, constitue donc une mission essentielle des FRAC, concrétisée notamment par la mise en place de leurs programmes culturels. En étroite articulation avec les projets artistiques de chaque FRAC, en fonction des contextes régionaux et d'orientations spécifiques, les actions des services des publics (ou services éducatifs) se définissent par certaines caractéristiques communes.

 

Pour beaucoup équipés de lieux d'exposition, les FRAC développent une programmation culturelle sur un mode classique mais nécessaire, manifestant un volontarisme qui fait écho à ce qui se pratique dans les musées et centres d'art : conférences, performances, lectures, rencontres, concerts... Par ailleurs, de manière plus originale et néanmoins fondamentale, ils agissent « hors les murs » dans le cadre de partenariats, principalement pour la diffusion de leurs collections. Il s'agit de concrétiser ces liens tant désirés entre l'art contemporain et les publics, jeunes, adolescents et adultes, seuls ou en groupes, en termes de sensibilisation (première approche) mais aussi de fidélisation et d'approfondissement. L'articulation entre lieux, œuvres, artistes et publics s'invente en fonction des contextes et, en trente ans d'existence, les FRAC ont activé ces rencontres dans les situations les plus diverses (de la crèche à l'entreprise en passant par la bibliothèque). Au plus près des usagers de ces lieux partenaires, les FRAC sont les acteurs d'une décentralisation active et vécue, au moyen de nouvelles modalités d'action marquées par le goût du métissage, concrétisant un élargissement du champ de l'art.

 

Par le biais de leurs multiples activités, les services des publics des FRAC mettent en œuvre une programmation sur leurs territoires respectifs. L'esprit commun qui les anime peut se définir par le terme « culturel », sans doute préférable à celui de « pédagogique » (propre aux objectifs des institutions scolaires), ou encore à « médiation » (qui renvoie au monde de la justice). Les FRAC inventent au quotidien des programmes complets et adaptés à chaque public, co-construits avec les partenaires, en lien avec un travail de production d'œuvres mais aussi à partir des collections, en fonction de leur diversité. Les contextes d'intervention sont variés, ainsi que les usagers de ces lieux, qu'il s'agit d'impliquer dans ces programmes. Par exemple, les projets en établissements scolaires et d'enseignement supérieur s'efforcent de faire intervenir élèves, étudiants, enseignants, de même que personnels administratifs et techniques, parents, établissements voisins...

 

Au sein des différents projets mis en place, l'implication d'artistes occupe une place essentielle. Ni médiateurs, ni intervenants pédagogiques, les artistes sont invités compte tenu de la nature et de la qualité de leur travail ; n'étant pas nécessairement des spécialistes de l'éducation artistique, ils sont toujours accompagnés par les équipes des FRAC dans la rencontre avec les publics. Différents formats sont mis en place - conférences, ateliers de pratique, résidences en établissements scolaires... -, dont des formats inédits. Le FRAC Île-de-France propose chaque année une carte blanche à un artiste (Valérie Jouve, Julien Prévieux...) pour la réalisation d'un projet partagé en groupe de travail. Les adultes qui s'y engagent participent à différentes étapes et établissent ainsi un rapport « actif » à la création contemporaine, au-delà de la simple fréquentation des expositions. Pour les enfants, des stages de pratique artistique sont organisés pendant les vacances scolaires.

 

Élargir la rencontre avec l'art contemporain à la découverte des métiers des FRAC (responsable de collection, graphiste, régisseur, médiateur...) constitue une approche originale, décomplexée et souvent stimulante. Révéler l'envers du décor, c'est ainsi s'interroger sur des sujets concrets : de quels matériaux cette œuvre est-elle constituée ? quelles sont les contraintes en termes d'accrochage mais aussi de conservation, d'emballage, de transport ? Des interrogations pragmatiques, qui conduisent les publics, non spécialistes ou amateurs, à la rencontre des œuvres, sur un mode inattendu et éloigné de la visite-conférence classique.

 

L'action culturelle des FRAC se construit à partir du postulat que l'art contemporain est poreux aux autres champs disciplinaires du savoir (littérature, sociologie, mathématiques...) et n'est pas exclusivement centré sur des questions d'ordre esthétique. Ainsi les programmes des FRAC peuvent-ils s'adresser à des enseignants de toutes disciplines et pas uniquement en arts plastiques. À titre d'exemples, le FRAC Lorraine engage des collaborations régulières avec des scientifiques et le FRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur conçoit pour ses expositions des audioguides qui donnent la parole à des intervenants divers. L'axe de programmation du FRAC Centre, tourné vers l'architecture, induit tout naturellement la transversalité, abordée à l'aide de multiples outils documentaires. Enfin, BlablablArt, lexique autour de la collection du FRAC Aquitaine publié en collaboration avec les éditions N'A QU'1 ŒIL (2013), traduit cette transmission collective des savoirs à dimension transversale.

Dans le champ de la création en arts plastiques, les services des publics des FRAC sont les vecteurs entre des projets artistiques, développés dans toute leur radicalité, et les publics les plus divers. Sur leurs territoires d'intervention, ils construisent des politiques d'éducation artistique et culturelle mettant en œuvre un contact si possible direct avec les œuvres et les artistes, au travers d'actions envisagées comme une mission de service public. Leurs programmes visent à déhiérarchiser et à décloisonner la relation aux savoirs et à la connaissance, afin de renouveler et de multiplier les approches possibles des œuvres tout comme les liens qui peuvent se tisser entre elles.

 

Gilles Baume

Chargé de l'action culturelle au FRAC Île-de-France

Merci à mes collègues Marie Baloup et Pauline Lacaze, ainsi qu'à Brigitte Charpentier, responsable du service éducatif du FRAC Bretagne, pour leurs conseils experts.

 

Ateliers des Abattoirs – FRAC Midi-Pyrénées
Photo © Droits réservés

 

 

6. Points de vue internationaux sur les FRAC


Des collections exigeantes
Chris Dercon, directeur de la Tate Modern, Londres, et successivement membre des comités techniques des FRAC Nord-Pas de Calais, Bretagne et Lorraine


«Pour moi, les FRAC ont réalisé deux choses très importantes : d'une part, ils ont acheté généreusement et avec beaucoup de discernement des artistes jeunes et des artistes français, notamment des artistes difficiles comme Claude Rutault, et, d'autre part, ils ont "internationalisé" les collections en France, avec un très haut niveau d'exigence et de qualité.
Par ailleurs, au regard de conflits fréquents entre les directeurs de FRAC et les conservateurs de musées qui constituaient jusque-là un petit cercle restreint et étaient encore des "auteurs", il était particulièrement intéressant que le travail collectif au sein du comité technique oblitère l'appropriation de la collection. Il était impossible de dire "moi, je" ou "ma collection".»

 

Entretien de Chris Dercon avec Marie-Cécile Burnichon, Secrétaire générale de Platform et critique d'art, extrait du catalogue Les Pléiades, coédition Flammarion-Platform, Paris 2013

 

La présence des FRAC : le local au temps du global
Charles Esche, directeur du Van Abbemuseum, Eindhoven et commissaire d'un projet d'exposition avec les collections des FRAC en 2015


«Depuis trente ans, on observe un phénomène mondial de concentration culturelle sur les villes majeures, aux dépens des provinces, et cela menace l'initiative hautement louable des FRAC. Mais je garde la plus grande sympathie pour cette idée que la culture visuelle la plus avant-gardiste puisse être trouvée dans les endroits les plus inattendus. On peut voir les FRAC comme l'équivalent contemporain des petites chapelles décorées en haut d'une colline par Piero della Francesca ou Giotto pendant la Renaissance. J'aime leur manière de s'engager parfois dans des histoires très spécifiquement locales. Alors que beaucoup de pays européens, Italie, Pays-Bas ou Grande-Bretagne, démantèlent en ce moment leurs infrastructures provinciales, l'idée française de la décentralisation culturelle pourrait être utile.
Le capitalisme financier exige de mettre fin au soutien des États à la culture, et préfère laisser les milliardaires multiplier les initiatives. Les FRAC doivent rester un point de résistance à cet affadissement de la culture qu'impose tout État, ainsi qu'au goût oligarchique des super-riches, et tout faire pour échapper au danger d'un contrôle central. Certes, ils sont menacés par la globalisation. Néanmoins, leur disparition serait une perte non seulement pour la France, mais aussi pour l'idée du "localisme" et du développement durable régional.»

 

Entretien de Charles Esche avec Emmanuelle Lequeux, extrait de l'article « Les FRAC, une certaine idée du localisme » paru le 3 mai 2013 dans le Quotidien de l'Art.

 

Des collections au service de la société
Tan Boon Hui, directeur des programmes du National Heritage Board, Singapour et ancien directeur du Singapore Art Museum


«Les FRAC jouent également un rôle important dans le développement de l'économie de l'art de demain, grâce notamment à leur travail de dénicheur de talents et au soutien qu'ils apportent à ces nouveaux talents pour que les artistes puissent se développer par le biais de résidences, etc. Grâce aux FRAC, la France peut se targuer d'être au premier rang en termes de développement culturel. Il faut aussi envisager l'importance des FRAC dans le contexte des musées nationaux à Paris : le fait qu'ils soient si profondément enracinés dans les régions leur permet de sensibiliser le public à l'art et de développer l'appréciation de l'art au plus près de la population - leur situation au sein même des communautés signifie que l'art devient une partie intégrante de la vie quotidienne des habitants.»

 

Déclaration de Tan Boon Hui en tant que membre du Comité des Personnalités des FRAC, 19 avril 2013

 

 

Vue de l'exposition Spatial City: An Architecture if Idealism, 2010, au musée d'art contemporain de Detroit
Première présentation itinérante des collections des FRAC aux États-Unis, à Milwaukee, Chicago et Detroit.
Photo : Corine Vermelen, courtesy MOCAD © Droits réservés